Il y a deux France : celle dont le général de Gaulle avait une certaine idée — digne, porteuse de valeurs universelles, émancipatrice des hommes et des peuples. Elle est la patrie des droits de l’homme, défendant la liberté d’expression, toujours prête à offrir le droit d’asile à ceux qui sont persécutés pour leurs idées, d’où qu’ils viennent.
Et puis il y a la « boutique France ». Une entreprise en piètre état, acquise par un banquier d’affaires qui la vend à la découpe, partageant le produit de la vente avec quelques rapaces de la caste qu’il sert, tout en planifiant peut-être sa prochaine acquisition : l’Europe ? Dans cette France de Monsieur Macron, point de dignité : elle pratique et promeut la censure, persécute des hommes pour des mots et des idées.
Cette France-là mine les processus démocratiques de ses voisins européens pour servir les desseins de Monsieur Macron.
Cette France-là a soutenu et participé au coup d’État judiciaire qui a fait trébucher la jeune démocratie roumaine. Bien sûr, toute la faute ne retombe pas sur Paris, qui n’est qu’un des complices européens du régime hybride1 actuellement au pouvoir en Roumanie - je reviendrai sur chacun de ces acteurs séparément.
Et voilà Monsieur Macron qui lance une nouvelle offensive, gesticulant pour que les mécanismes européens de censure protègent (interfèrent) durant les élections. Celles en cours, hongroises, mais aussi, naturellement, celles qui suivront à travers l’Europe.
À voir les exploits de M. Macron en Roumanie, on ne peut que souhaiter qu’il quitte le pouvoir avant de saccager d’autres démocraties européennes.
Le rôle de la France dans le coup d’État judiciaire roumain
Le texte qui suit est issu de ma contribution au rapport sur les ingérences de l’Union européenne dans les élections des États membres, publié par le Mathias Corvinus Collegium.
L’implication politique française dans les élections roumaines est devenue explicite le 6 décembre 2024, quelques heures seulement avant que la Cour constitutionnelle roumaine n’annule l’élection présidentielle. Ce jour-là, le président Emmanuel Macron a tenu un appel vidéo avec la candidate à la présidentielle Elena Lasconi, dont le parti, l’USR (Union Sauvez la Roumanie), est affilié au groupe Renew Europe. Au cours de cet échange, Macron a exprimé son soutien politique tout en liant explicitement la situation sécuritaire de la Roumanie au résultat des élections. Il a déclaré que le déploiement militaire français en Roumanie n’était « pas un chèque en blanc » et averti que l’élection d’un candidat « ambigu avec la Russie » changerait « totalement la politique de sécurité de l’Europe ».
La signification était sans équivoque : le soutien militaire français était présenté non pas comme un engagement inconditionnel envers la Roumanie alliée dans l’OTAN, mais comme conditionné au résultat d’une élection relevant de la politique intérieure d’un autre État membre de l’UE.
Ce schéma s’est reproduit lors de la seconde élection présidentielle, en 2025. Le 7 mai 2025, Renew Europe a officiellement soutenu Nicușor Dan (à la suite d’une séquence de « trahison » au cours de laquelle l’USR avait retiré son soutien à Elena Lasconi). Peu après, Valérie Hayer — présidente du groupe Renew Europe et proche alliée politique du président Macron — a publiquement déclaré son intention de « tout faire sur le terrain » pour assurer la défaite de George Simion (souverainiste) et la victoire de Dan au second tour du 18 mai. S’exprimant sur France Info, Hayer a annoncé une « campagne active » visant à mobiliser les électeurs roumains, y compris la diaspora roumaine en France et dans d’autres pays de l’UE.2
Le 16 mai 2025, deux jours avant le second tour, le président Macron a de nouveau publiquement exprimé son soutien à « son » candidat lors d’un appel vidéo, reprenant de près le schéma de décembre 2024.
Prises dans leur ensemble, ces actions constituent une campagne transnationale directe menée par des dirigeants politiques et des structures partisanes d’un État membre de l’UE, explicitement orientée vers l’influence sur le résultat d’une élection nationale d’un autre État membre.
Le rapport VIGINUM et la consolidation du récit
Le 5 février 2025, le Service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères (VIGINUM), opérant sous l’autorité du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères et du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN), a publié un rapport portant sur les présumées manipulations de l’information lors du premier tour de l’élection présidentielle roumaine de 2024.
Bien que fréquemment présenté comme une preuve d’ingérence russe, le rapport reconnaît explicitement que le commanditaire de la campagne pro-Georgescu « reste inconnu » et que l’implication d’un État étranger n’est que « suggérée par les autorités roumaines », sans être établie. Aucune attribution indépendante n’est fournie.
Le rapport s’appuie principalement sur des sources roumaines déjà publiées : des documents du renseignement partiellement déclassifiés (qui n’apportent pas de preuves), des analyses produites par une ONG problématique, Expert Forum (liée au lobby pétrolier et à la diplomatie américaine via les habituelles fondations), et des enquêtes publiées par des médias roumains. La contribution originale de VIGINUM se limite à cartographier des liens techniques entre une agence de marketing, un groupe médiatique polonais et une société ukrainienne de marketing numérique. Ces liens mènent à un entrepreneur ukrainien qui a publiquement soutenu l’Ukraine contre la Russie — un élément qui affaiblit, plutôt qu’il ne soutient, la thèse russe.
Plus significativement, VIGINUM omet de mentionner les conclusions d’enquêtes démontrant que la campagne « echilibru și verticalitate » (équilibre et verticalité) — citée par les autorités roumaines comme preuve de manipulation — a été financée en interne par le Parti national libéral roumain via une société de marketing privée, Kensington SRL. Cette omission efface un élément clé pointant vers une compétition politique interne plutôt que vers une ingérence étrangère.
Malgré ces limites, le document est rapidement devenu un point de référence dans le discours politique européen. Des responsables roumains et étrangers l’ont cité comme confirmation d’une ingérence russe, souvent sans reconnaître l’absence d’attribution admise dans ce rapport. La couverture médiatique a mentionné à diverses occasions le nom de ce rapport tout en s’appuyant sur des sources institutionnelles roumaines elles-mêmes déjà citées en son sein, produisant un effet de renforcement narratif cyclique, sans apporter de nouveaux éléments.
Prises de position diplomatique et proximité institutionnelle
Parallèlement aux signaux politiques et à la production de récit, l’engagement diplomatique français est resté inhabituellement visible tout au long de la période électorale et post-électorale.
Le 5 février 2025 — le jour même de la publication du rapport VIGINUM — une réunion bilatérale s’est tenue entre le ministre roumain des affaires étrangères et le ministre délégué français aux affaires européennes. La couverture médiatique roumaine qui a suivi a référencé le rapport français tout en citant des sources roumaines déjà incluses dans celui-ci, renforçant la perception d’une validation externe.
Le 5 mars 2025, l’ambassadeur de France en Roumanie s’est rendu à la Cour constitutionnelle roumaine. La rencontre a été officiellement présentée comme un geste de soutien en préparation d’un prochain congrès des cours constitutionnelles francophones. Le calendrier est notable : la visite s’est produite quatre jours avant que le Bureau électoral central ne rejette la candidature de Călin Georgescu pour le second tour présidentiel, et six jours avant que la Cour constitutionnelle ne valide ce rejet. Si aucun lien formel n’a été établi entre l’engagement diplomatique et la prise de décision judiciaire, la séquence soulève des questions quant à la distance appropriée entre les acteurs diplomatiques étrangers et les décisions judiciaires nationales en plein litige électoral.
Le 18 mai 2025, le PDG de Telegram, Pavel Durov, a publiquement allégué que le chef du renseignement français avait demandé l’interdiction de voix conservatrices en Roumanie avant l’élection. L’allégation a été rapidement démentie par le ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères, et relayée comme telle par l’ambassade de France en Roumanie. Bien que non vérifiée, l’épisode illustre à quel point le processus électoral roumain s’était trouvé imbriqué dans un discours plus large lié à la politique étrangère et au renseignement.
Le positionnement diplomatique français s’est poursuivi après l’élection. En juillet 2025, l’ambassadeur de France a réaffirmé dans un entretien public accordé à l'antenne roumaine de Radio France Internationale que l’ingérence russe en Roumanie avait été démontrée par le rapport VIGINUM et attribuée par le président roumain à la Russie. Deux mensonges.3
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Qui ment ? Macron, Barrot, Lerner et Warnery ? Ou bien Durov ?
L’an dernier, Pavel Durov, fondateur et PDG de la messagerie Telegram, affirmait que Nicolas Lerner, chef de la DGSE, lui avait demandé de censurer des voix du camp conservateur en Roumanie.
The Economist a rétrogradé la Roumanie au rang de “régime hybride” dans l’indice de la Démocratie 2024, principalement du fait de l’annulation de l’élection présidentielle sans motif valable.
Carl Deconinck, « Romania: Renew President Hayer Accused of Meddling in Presidential Elections », Brussels Signal, 14 mai 2025.
Luçon et Clérotte, « French Tango in Bucharest ».


